Black Mirror (S03E01): Le miroir despotique des médias sociaux

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Lacie (notée 4.2 sur l’échelle de popularité du réseau)  habite avec son frère (noté 3.5) dans un petit appartement et désire s’offrir une maison. Mais pour bénéficier d’un crédit acceptable pour son petit budget, elle doit obtenir une note supérieure à 4.5, qui représente aussi le seuil d’entrée informel dans une caste d’ordre supérieur. Voilà pourquoi Lacie lutte à chaque instant, pour recevoir des bonnes notes de gens bien notés, dans une société discrètement stratifiée.

blackmirror_ep3_nosedive_0186r1-0La troisième saison de Black Mirror vient de sortir. Cette série d’anticipation est ce qu’on trouve de plus mordant et visionnaire en matière de critique des « nouvelles technologies » et du transhumanisme. Le premier épisode cette nouvelle saison s’attaque de front aux réseaux sociaux et à leur rôle de gestion de la conscience humaine.

Nosedive (titre du premier épisode) montre avec précision comment un système de dissuasion social est tout naturellement sécrété par les réseaux sociaux. Lacie évolue dans une sorte de cauchemar climatisé pastel, où le contrôle social est assuré par des protocoles qui sont intégrés sur nos rétines (grâce à des lentilles de contact intelligentes). Des incrustations en réalité augmentée permettent à chacun de percevoir diverses informations sur les individus qu’il rencontre: leur note, leur réseau, leur fil de commentaires. Malgré ces cyber-lentilles, le réalisateur a tenu à doter les habitants de ce monde légèrement plus dystopique que le nôtre d’un smartphone qui semble un peu superflu. Peut-être est-ce pour le comique de la répétition du geste hystérique de notation qui sanctionne chaque interaction mielleusement fausse Dans ce geste transparaît toute la pathologie nerveuse que ce monde hygiénique génère tout en la voulant dissimuler. Peut-être encore est-ce pour faire mieux percevoir la caricature grinçante du nôtre qu’on a gardé cet objet familier, sans doute condamné à disparaître.

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Comme les autres personnages, Lacie semble sujette à une sorte de pathologie de conformisme que suscite cette régulation sociale par la notation électronique. L’habillement, les coiffures et les décors rappellent le conformisme des années 50 qu’Hollywood et les médias américains entretenaient notamment avec une imagerie qui nous semble aujourd’hui artificielle et sexiste.

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Lacie investit toute son énergie mentale dans un processus de conformation social permanent qui est parfois difficile à mettre en oeuvre. Par exemple quand elle est partagée entre la nécessité d’interagir « sympathiquement » avec une personne mal notée et celle, également impérieuse, de ne pas la fréquenter.

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L’hystérie et la folie sont savamment suggérées derrière l’artificialité glaçante de tous les personnages. Mais ce n’est pas un psy que Lacie rencontre toutes les semaines mais un coach en popularité avec qui elle examine l’évolution de son « arc de popularité et les moyens de le booster.

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La sensation d’artificialité est particulièrement appuyée chez les personnes bien notées que Lacie tente de fréquenter, comme son ex-copine perdue de vue, notée 4.8. Celle-ci l’invite à son mariage pour y faire le discours de l’amie d’enfance qui donnera un supplément d’âme à la cérémonie. Cette invitation devient l’enjeu de toute l’intrigue, car Lacie y trouve une occasion de spéculation sur une future ascension sociale. Si elle fait ce discours, elle sera notée par toutes les personnes présentes (toutes de notation supérieure) et elle peut logiquement espérer se hisser au dessus de la note de 4.5, qui rendra abordables les conditions du crédit immobilier qu’on lui propose. Avec cette promotion à l’horizon, elle signe immédiatement, pour ne pas voir la maison de ses rêves lui échapper. Bien sûr les choses ne se passeront pas comme elle l’attendait (mon spoïlage s’arrêtera là).

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Black Mirror a le génie de nous montrer à l’oeuvre la microphysique d’un pouvoir diffus qui s’effectue à un degré infinitésimal, par les perceptions de l’individu, ses décisions et tout ce qu’il fait ou ressent. Certes, le conformisme a sans doute toujours été un puissant mécanisme de contrôle social, mais internet et les réseaux sociaux lui ont donné des proportions inédites.

Le caractère grotesque et invraisemblablement factice des personnes bien notées que tente d’approcher Lacie souligne l’absurdité de ce système autoréférent et autoréplicant. Le mimétisme social élevé au carré (ou au cube) par la technique semble avoir vidé le monde de sa réalité (pour en revenir au gimmick de Jean Baudrillard). Tout est préétabli (simulacres). Les normes de l’individualisme et de la compétition narcissiques ont comme exproprié l’intériorité de l’individu. Celui-ci est intégralement dédié à ces normes et paramètres implémentés par la technique. Voilà l’analyse existentielle de Black Mirror.

 

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